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Serge Latouche-Degrowth

August 5, 2009

French economist Serge Latouche speaks about the society of degrowth. A shorter version of this text was published in English on www.ipsnews.net, but here is a chance to read his original French answers, in full.

  1. In brief, what do you understand by degrowth (a-growth) and what would be the main features of a society of degrowth?

 

Précisons tout de suite que la décroissance n’est pas un concept et en tout cas, pas le symétrique de la croissance. C’est un slogan politique provocateur qui a surtout pour objet de marquer fortement l’abandon de l’objectif de la croissance pour la croissance, objectif insensé dont les conséquences sont désastreuses pour l’environnement. En particulier, la décroissance n’est pas la croissance négative, expression antinomique et absurde qui traduit bien la domination de l’imaginaire de la croissance[1]. En toute rigueur, il conviendrait de parler d’une “a-croissance”, comme on parle d’a-théisme. C’est d’ailleurs très précisément de l’abandon d’une foi et d’une religion qu’il s’agit : celles de l’économie, de la croissance, du progrès et du développement. D’autre part, la décroissance n’est pas l’alternative, mais une matrice d’alternatives qui ouvre de nouveau l’espace de la créativité en soulevant la chape de plomb du totalitarisme économique. Cela signifie qu’on ne doit pas penser une société de la décroissance de la même façon au Texas et aux Chiapas, au Sénégal et au Portugal. La décroissance réouvre l’aventure humaine à la pluralité de destins. On ne peut donc pas proposer un modèle clefs en mains d’une société de décroissance, mais seulement l’esquisse des fondamentaux de toute société non productiviste soutenable et des exemples concrets de programmes de transition. La société de sobriété choisie qu’implique l’abandon de la religion de la croissance  supposera de travailler moins pour vivre mieux, de consommer moins mais mieux, de produire moins de déchets, de recycler plus. Bref, de retrouver le sens de la mesure et une empreinte écologique soutenable. Inventer la félicité dans la convivialité plutôt que dans l’accumulation frénétique de gadgets.

2 What would be the role of markets in this new society? Today, we associate market economies with the capitalist system, but you explain that markets have existed in the pre-capitalist ages, and that they have a role to play in cooperation, solidarity and poverty reduction.

Le système capitaliste est une société de marché, mais les marchés ne sont pas une institution propre au capitalisme. Un grand nombre de sociétés humaines connaissent des marchés (en particulier l’Afrique). Toutefois, ce ne sont ni des sociétés de Marché, ni des sociétés capitalistes, même si on peut y trouver incidemment du capital et des capitalistes. L’imaginaire de ces sociétés est si peu colonisé par l’économie qu’elles vivent leur économie sans le savoir. Sortir du développement, de l’économie et de la croissance n’implique donc pas de renoncer au marchés, mais de les réenchâsser dans une autre logique, pour sortir de l’omnimarchandisation.

Il importe surtout de distinguer le Marché et les marchés. Les seconds n’obéissent jamais à une pure loi de la concurrence idéale et c’est tant mieux. Ils incorporent toujours quelque chose de l’esprit du don qu’une société de décroissance se devrait de retrouver. La convivialité, c’est aussi cela, avoir de rapports humains avec la vendeuse ou la caissière.

 

3What would be the role of technology?

On dit souvent que la décroissance serait contre la science, technophobe. C’est un contresens énorme sur nos thèses. Nous n’avons pas d’opposition aveugle au progrès, mais une opposition au progrès aveugle ! Le culte de la science est de moins en moins tenable quand la science est mise en marché sous forme de technoscience à consommer. Heureusement, il y a d’authentiques savants raisonnables : Jacques Testart, Albert Jacquart, Christian Velot, Dominique Belpomme, Jean-François Narbonne etc. Nous préconnisons de décréter un moratoire sur l’innovation technoscientifique, faire un bilan sérieux et réorienter la recherche scientifique et technique en fonction des aspirations nouvelles.  Il est possible que se développent à l’avenir des sciences et des techniques non prométhéennes.  C’est déjà le cas avec l’écologie. Il s’agira de développer, par exemple, la “chimie verte” plutôt que les molécules toxiques et la médecine environnementale plutôt que le tout génétique (Dominique Belpomme), de favoriser les recherches en agrobiologie et en agroécologie plutôt que dans l’agroindustrie (O. G. M et autres chimères). Le moratoire devrait s’étendre en aval sur les grands projets (Iter, autoroutes, TGV, incinérateurs. etc.). Il n’est pas impossible et c’est même souhaitable que certaines techniques d’avant-garde puissent résoudre certains problèmes.   Mais la science et la technique ne peuvent pas tout et le principe de précaution s’impose même si la recherche n’est plus sous la dépendance des firmes transnationales.

 

 

 

4. You explain in the book that degrowth involves a radical change in the human consciousness, to replace the domination of economist, profit-oriented, growth-centered thinking. You speak about challenging educational systems, advertising, and consumption patterns to achieve this. But how do you see
these changes as becoming generalized (this generalization seems to me necessary in order to achieve the systemic change towards degrowth)? And won’t this change of consciousness take more time than the planet has?

 

Le grand défi consiste à briser les cercles qui sont aussi des chaînes, pour sortir du labyrinthe (cher à Castoriadis) où nous sommes captifs : La société de la décroissance, si nous la supposons réalisée, décoloniserait certainement notre imaginaire mais la décolonisation qu’elle engendrerait est requise en préalable pour la construire. Les éducateurs devraient eux-mêmes être désintoxiqués pour transmettre un enseignement non toxique. La rupture des chaînes de la drogue sera d’autant plus difficile qu’il est de l’intérêt des trafiquants (en l’espèce la nébuleuse des firmes transnationales et les pouvoirs politiques à leur service) de nous maintenir dans l’esclavage. Toutefois, il y a toutes les chances pour que nous y soyons incités par le choc salutaire de la nécessité. L’éducation nécessaire s’apparente à une cure de désintoxication, à une véritable thérapie. On sait que Marcel Mauss voyait dans les expériences alternatives ou dissidentes (coopératives, mutuelles, syndicats) des laboratoires pédagogiques pour construire “l’homme nouveau” requis par l’autre monde possible. La gamme s’est aujourd’hui élargie avec certaines ONG, les AMAP (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne), les Sels (Systèmes d’échanges locaux), les Rers (Réseaux d’échange réciproque de savoirs), etc. Ces universités populaires visent cet objectif : armer pour résister et décoloniser l’imaginaire[2]. Elles participent de la démocratie créative de John Dewey qui cherche à incorporer l’éducation dans la pratique démocratique. Certes, nous n’avons pas beaucoup de temps, mais à la faveur des évènements, les choses peuvent aller très vite. La crise écologique et la crise financière et économique que nous connaissons pourrait constituer ce choc salutaire. 

5. Who are the main agents of this change of consciousness and eventually of the systemic change? Is a good starting point the change in lifestyle for the Westerners? Or do we, in the West, need to choose government which will focus
on the environment, break monopolies and take measures against corporations, regulate advertising, promote fair trade policies with the countries in the global South? Do international organizations, like the UN, have a role to play?

 

Fusionné avec la question 8.

6. As you well explain in the book, it is hard to imagine poverty relief without growth given the dominant thought patterns. What types of strategies should the global South countries pursue in order to eliminate poverty in a different way than the North has (at the expense of the environment and producing poverty in the South)?

Pour l’Afrique, la décroissance de l’empreinte écologique (mais aussi du PIB) n’est ni nécessaire ni souhaitable. Mais on ne doit pas en conclure pour autant  qu’il faille y construire une société de croissance. La décroissance concerne les sociétés du Sud dans la mesure où elles sont engagées dans la construction d’économies de croissance afin d’éviter de s’enfoncer plus avant dans l’impasse à laquelle cette aventure les condamne. Loin de faire l’éloge sans nuance de l’économie informelle, nous pensons que les sociétés du Sud pourraient, s’il en est temps encore, se “désenvelopper” c’est à dire se délivrer des obstacles sur leur chemin pour se réaliser autrement. D’abord, il est clair que la décroissance au Nord est une condition de l’épanouissement de toute forme d’alternative au Sud. Tant que l’Éthiopie et la Somalie sont condamnées, au plus fort de la disette, à exporter des aliments pour nos animaux domestiques, tant que nous engraissons notre bétail de boucherie avec les tourteaux de soja obtenus sur les brûlis de la forêt amazonienne, nous asphyxions toute tentative de véritable autonomie pour le Sud[3].

Oser la décroissance au Sud, c’est tenter d’enclencher un mouvement en spirale pour se mettre sur l’orbite du cercle vertueux des 8 R. Cette spirale introductive à la décroissance au Sud pourrait s’organiser avec d’autres “R”, à la fois alternatifs et complémentaires, comme Rompre, Renouer, Retrouver, Réintroduire, Récupérer, etc. Rompre avec la dépendance économique et culturelle vis-à-vis du Nord. Renouer avec le fil d’une histoire interrompue par la colonisation, le développement et la mondialisation. Retrouver et se réapproprier une identité culturelle propre. Réintroduire les produits spécifiques oubliés ou abandonnés et les valeurs “antiéconomiques” liées au passé de ces pays. Récupérer les techniques et savoir-faire traditionnels.
 
7. What are some examples of good practices taking place already in the world which are compatible with degrowth (perhaps the agricultural movement in Latin America, what others)?

La décroissance rejoint aussi ou retrouve par des voies différentes des réflexions théoriques et des démarches pratiques menées ailleurs (tant dans le monde anglo-saxon que dans les univers non-occidentaux. Citons l’écologie sociale de l’anarchiste Murray Bookchin, l’écologie profonde du Norvégien Arne Naess, l’hypothése Gaia de Sir James Lovelock, le powerdown de Richard Heinberg, le mouvement nord-amèricain du downshifting, celui britannique des transition towns de Rop Hopkins, mais aussi la tentative de zone autonome des néo-zapatistes du Chiapas et les nombreuses expériences Sud-américaines, indiennes ou autres, comme celle de l’Équateur qui vient d’inscrire dans sa constitution l’objectif du Sumak Kausai (bien vivre en quechua). Ce peut être l’occasion de voir s’épanouir au Nord toutes sortes d’initiatives décroissantes et solidaires : AMAP(Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), Sels, jardins partagés, l’autoréhabilitation des logements, l’autoproduction assistée ou accompagnée : jardins, cuisine, selon l’expérience du PADES (Programme auto production et développement social)[4]. Le mouvement des villes en transition né en Irlande (Kinsale près de Cork) et qui s’épanouit en Angleterre est peut-être la forme de construction par le bas de ce qui se rapproche le plus d’une société de décroissance. Ces villes, selon la charte du réseau, visent d’abord à l’autosuffisance énergétique en prévision de la fin des énergies fossiles et plus généralement à la résilience. Ce concept emprunté à l’écologie scientifique peut être défini comme la permanence qualitative du réseau d’interactions d’un écosystème, ou, plus généralement, comme la capacité d’un système à absorber les perturbations et à se réorganiser en conservant essentiellement ses fonctions, sa structure, son identité et ses rétroactions[5].

 

8. You have criticized the turning of many Greens (parties and NGOs) to the mainstream, which reduced their impetus towards radical change. Are there actors among the environmentalists, or community preservationists that you could still see as central to promoting a degrowth society?

 

Même si le travail d’autotransformation en profondeur de la société et des citoyens nous semble plus important que les échéances électorales, cela ne veut pas dire que, pour autant, nous préconisions l’abstention, ni que nous nous refusions à l’élaboration de propositions concrètes. Toutefois, il nous semble plus important de peser dans le débat, infléchir les positions des uns et des autres, faire prendre en considération certains arguments, contribuer à faire évoluer ainsi les mentalités. S’il vise à rendre toute sa dignité au politique, notre projet ne s’inscrit pas dans l’espace de la politique politicienne. Celle-ci, en effet, a peu de prise aujourd’hui sur les réalités qu’il faut changer et il convient d’être prudent dans la façon d’en user. Dans le meilleur des cas, les gouvernements ne peuvent que freiner, ralentir, adoucir des processus sur lesquels ils n’ont plus de prise, s’ils veulent aller à contre-courant. Il existe une “cosmocratie” mondiale qui, sans décision explicite, vide le politique de sa substance et impose “ses” volontés. Tous les gouvernements sont, qu’ils le veuillent ou non, les “fonctionnaires” du capital. Et les politiciens, même dans l’opposition, ne peuvent échapper aux pièges de la politique-spectacle, sinon aux séductions d’une professionnalisation généreusement rétribuée. Sans doute cela n’est-il pas étranger à la décomposition aussi navrante que délétère du parti socialiste, mais aussi des Verts et de l’extrème-gauche. Les magouilles, les querelles d’ego, les conflits d’ambitions sordides entre le N. P. A, Le parti de la gauche, le P. C. F, Europe-écologie, les groupuscules divers, Utopia, Les alternatifs, plus quelques électrons-libres atteints du virus électoraliste, et au sein de chacune de ses fractions avec ses exclusions à coup de fausse rigueur idéologique, sans que soit jamais clairement posée la question du rejet du productivisme, même si la décroissance est souvent évoquée, nous confirment dans la justesse de notre analyse. Malgré tout, le succès relatif récent des listes écologiques en France et en Belgique qui, plus que les autres, ont repris une partie des idées de la décroissance est une première avancée.

 

 


[1]Cela voudrait dire à la lettre : “avancer en reculant”.

[2]Michel Renault in Hiroko Amemiya et alii, L’agriculture participative. P. U de Rennes, 2007.

[3]Sans compter que ces “déménagements” planétaires contribuent à déréguler un peu plus le climat, que ces cultures spéculatives de latifondiaires privent les pauvres du Brésil de haricots et qu’en prime on risque d’avoir des catastrophes biogénétiques du genre vaches folles…

[4] Voir, Daniel Cérézuelle, Silence, N° 360 sept.2008 Autoproduire pour se reconstruire

[5] Rob Hopkins, The Transition handbook. From Oil Dependancy to Local Resilience, Green Books Ltd, 2008.

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